Transition ou génocide?

Transition ou génocide ?

Les sacrifiés de la transition énergétique

Cette transition qui tue à petit feu

« C’est une violence inouïe, on vit dans un monde violent ! »

Cette confession reçue il y a quelques jours ne suffit pas pour calmer la profonde crise de pleurs qui secoue mon corps épuisé. Il est minuit, ma maison vrombit, mon cœur est écrasé, mon crâne résonne. Les fenêtres fermées, les boules Quies ne font qu’empirer les choses. Où aller ? Au fond des bois ? Les infrasons des éoliennes industrielles ne connaissent pas les frontières, franchissent 50 km, tuent lentement, autant à 15 km qu’à leur pied. Mon corps est à bout.

Seules deux vallées de mon secteur ne sont pas encore attaquées. Je pourrais me réfugier dans un bel endroit à 15 km des engins les plus proches, mais l’industrie agricole a envahi le village voisin, méthaniseur… Une amie a délaissé la ferme qu’elle y avait, avec le sentiment de vivre dans une zone industrielle. Un autre lieu me tente, 17 km de la machine la plus proche, mais six nouvelles sont autorisées à 7 km, dans le couloir de migration du milan royal, à 150 m de la zone Natura 2000 créée pour le protéger ! Les associations ont perdu leur procès.

J’ai passé le week-end chez moi, face aux collines, dans mon village de 70 habitants, la maison dans laquelle mes enfants ont grandi, qu’on a restaurée ensemble. J’avais beaucoup à faire, je n’ai rien fait ou presque, je n’ai pas eu besoin de regarder la météo pour savoir d’où venait le vent. Mon corps n’avait qu’une tension, fuir ce lieu inondé par un poison vibratoire. Du Sud au Nord, en passant par l’Ouest, plus de 70 éoliennes industrielles de 150 mètres. À l’Est, huit, 183 m de haut, diamètre 150 m, bientôt 31. Partout, des centaines en projet ou prêtes à sortir de terre. Du haut de la colline, j’ai dit adieu aux couchers de soleil il y a 9 ans, et récemment aux levers. Adieu à la nuit pure. Les promenades sur le plateau rendent fou.

À 200 m de la maison, deux fermes, « normales » il y a peu, incarcèrent désormais douze mois sur douze quelques centaines de vaches sous les tôles. Ventilateurs, tanks à lait, robots de traite, engins qui désilent, mélangent, transportent, paillent, distribuent, curent, et retransportent. Les bruits de moteurs sont incessants. Vaches à méthane ou vaches à lait, toutes ont le même sort, les riverains aussi !

Marie est à bout, sur sa petite route de campagne. Sept jours sur sept, les tracteurs passent pour alimenter le méthaniseur voisin en fumier collecté dans un rayon de 60 km, les prés ont été retournés pour planter le maïs qui servira à nourrir les vaches prisonnières qui fournissent la manne, et le méthaniseur. La paille aussi voyage. Sous la canicule, les vaches enfermées, ça tente de se rebeller, hurle, tape nuit et jour dans la ferraille des cornadis, l’ensilage pue souvent.

Où aller ? Au fond des bois ? Quels bois ? Ceux qui n’ont pas encore été rasés sont dépouillés depuis qu’on ne parle plus de forêts, mais de biomasse. De mes fenêtres, je vois clair au travers des collines. Plus de sous bois, des champs de troncs. Le long des chemins, les arbres trop jeunes, condamnés à ne pas devenir des chênes centenaires s’alignent, en attendant d’être déchiquetés avec beaucoup d’énergie, recollés en pellets, voire transformés en carburant ! Il y a 5 ans, un bûcheron s’inquiétait : « Dans dix ans, il n’y aura plus rien ! » Sur les photos aériennes, une bande boisée au bord des routes, pour tromper le peuple, mais c’est une coquille vide ! Dix ans, c’était optimiste ! Qui ose encore signer les pétitions contre la déforestation de la forêt amazonienne ? Le poumon vert de la France, ça ne compte pas ? Qui écrit les règles du jeu des forêts à préserver ?

À leur pied, s’étendent les champs de colza, officiellement, on n’a plus le droit de retourner les prairies, pas pour leur flore et leur faune, on s’en moque, mais comme pièges à carbone, fixateurs de sol… Jamais on n’en a retourné autant que depuis les débuts de la « transition énergétique » ! Pour le maïs des méthaniseurs, le colza des carburants… Qui ose encore signer les pétitions contre l’huile de palme ?

« C’est une violence inouïe ! », m’a dit ce citadin reconverti à l’agriculture bio. Pour moi, c’est un viol. Un viol de ce pays qui m’a vue grandir, que mes ancêtres paysans ont soigné, que j’ai parcouru jusque dans ses moindres recoins… Un viol de mon droit au silence, ce bien le plus précieux. Depuis bientôt dix ans, hormis quelques nuits glaciales sans vent, pas une heure sans bourdonnement, dans ma maison dont les murs tremblent de cette maladie galopante.

Je bondis en lisant une phrase de Négawatts : « Nous avons également de vastes zones peu peuplées qui permettent l’installation [d’éoliennes]. » Ben Voyons ! Nos élus comptent aussi remplir ainsi la « diagonale du vide ». Mais le vide n’est pas vide, nous y vivons, la nature y vit. Nous ne sommes pas un territoire à coloniser ! Pour eux, nous sommes une poignée de sauvages qui empêchent l’expansion de projets, qu’ils n’osent plus appeler « progrès », mais ont rebaptisé « transition énergétique », et font passer pour une « reconversion écologique ». Nous préférions être abandonnés, au moins on nous laissait tranquilles !

L’écologie, c’est ce que nous avions, avant. Du silence, de vraies nuits, des forêts gérées avec sagesse en mode cueillette, avec respect pour leurs bêtes, grandes et petites. Celles qui ne peuvent pas fuir crèvent désormais au soleil de vastes étendues rasées, les autres ne savent plus où aller. L’écologie, ce n’est pas ce monde industriel qui se cache derrière des noms aguicheurs. Et c’est une preuve supplémentaire de mépris, que de nous prendre pour des décérébrés qui vont le gober !

Ce monde, on nous l’impose sans démocratie, avec le plus profond déni de notre citoyenneté, des enquêtes publiques cachées, qui sont de simples mascarades, les rares refus préfectoraux étant cassés par les tribunaux administratifs. Les enquêtes arrivent sans annonce claire, il faut surveiller les sites préfectoraux qui ont régressé, changé de page sans l’annoncer clairement, supprimé les dates, lieux, natures d’activité ; certains se retrouvent avec des éoliennes derrière chez eux sans jamais en avoir entendu parler. Lors des plaintes, les promoteurs sont juge et partie, seules leurs conclusions sont retenues. La notion de conflit d’intérêt disparaît, les directives régionales sont piétinées, les lois faites sur mesure pour faciliter l’invasion…

Nous sommes dépossédés de notre territoire, sans droit à la parole, sans droit de nous défendre, la proie de lobbies qui manipulent le pouvoir. On nous accuse de « retarder la transition énergétique », avec nos vaines rébellions ; retarder, c’est tout, on se défend, mais on se fait quand même dévorer ! On nous regarde comme des pestiférés, les promoteurs se comportent de façon méprisante et odieuse lors des réunions publiques : « Mais vous être folle, les infrasons ça n’existe pas, il faut aller voir un psychiatre ! » « Si vous ne voulez pas d’éolien, c’est que vous voulez du nucléaire ! » La masse des pochtrons qui sont venus pour le pot de la fin, de ceux qui imaginent avoir une rente à vie, jubile ! On a dégommé une femme, une intello en prime ! Ou quelqu’un qui a le courage qu’on n’a pas. Conclusion, les réunions publiques sont supprimées : « parce que les anti viennent foutre la merde ! » La démocratie est bafouée.

Ceux qui pleurent à cause du bruit, des acouphènes, du cœur qui s’emballe au rythme des pales osent rarement témoigner. Ils ont honte, ce ne serait pas politiquement correct, il faut accepter de souffrir pour « le bien de la planète ». On n’a pas le droit d’avouer que quelque chose cloche dans ce qui est présenté comme la seule issue. Ils ont peur, aussi. Alors que l’électrosensibilité peine à se faire reconnaître, on se gausse de la sensibilité aux infrasons, trop méconnue, qu’on fait passer pour une maladie psychique. À l’ANSES autant que chez les promoteurs. Et pourtant tous ces corps aux aguets sont des sentinelles lanceuses d’alerte, les risques bien connus, mais les pouvoirs publics s’efforcent de les masquer. Les lignes téléphoniques de ceux qui osent parler sont souvent « dérangées », les plus virulents ont des menaces plus sévères.

La société a besoin de fous, de sorcières, nous endossons ce rôle. Méprisés, écrasés, ridiculisés, nous assistons impuissants à la corruption, à la bêtise affligeante dont sont capables nos concitoyens quand on agite quelques breloques sous leur nez. Au cynisme et aux mensonges des promoteurs qui décrochent les signatures à l’usure, modifient les clauses entre les promesses de bail et les baux. Qui relira 18 pages de jargon juridique au moment de signer ? Qui osera avouer qu’il s’est fait berner ? On se sent seul, en guerre malgré soi, là où on a choisi de vivre pour la paix des lieux.

« Les opposants retardent la transition énergétique. » Mais qui se penche sur nos vies brisées, nos investissements et nos projets tués ? La maison de nos rêves que nous cessons de restaurer, les vergers que nous ne plantons plus… Les cabanes locatives dans les arbres font désormais face à 8 éoliennes de 183 mètres, bientôt 25… Qui reviendra dormir face aux flashs ? Que vont faire ceux qui ont quitté leur travail pour ouvrir des chambres d’hôtes, cernées avant d’être finies ? La maison que chacun de nous habite, invivable et invendable, nos promenades quotidiennes, les circuits de randonnée, le panorama d’une ville touristique… L’âme de nos campagnes, notre silence, notre sommeil, notre santé, notre capacité de concentration et celle des enfants des écoles, notre efficacité au travail, les étoiles, le noir de la nuit, nos forêts, nos prairies, la liberté des vaches, le relief, écrasé, ce qu’on n’a plus la force de faire. Tout est tué brutalement ou à petit feu. La fatigue nous écrase. Les cancers explosent chez les enfants… Nos corps sont à bout !

Et les ressources ! Que de pétrole pour nourrir avec l’ensilage et l’enrubanné de l’an dernier des vaches qui il y a peu broutaient dehors, là où on cultive le maïs qu’elle ingurgiteront l’an prochain ; pour ériger ces monstres blancs trois fois plus hauts que nos collines, qui, ici, ne fonctionnent qu’à 18% de leur capacité, de façon intermittente et aléatoire ; pour couper, transporter, déchiqueter nos trop jeunes arbres, cultiver le maïs et le colza. Pour fuir ! Que de sols détruits. Nous sommes assez près de notre terre pour constater au quotidien cette tromperie que les citadins ne voient pas ! On nous ment ! Et vous gobez pour notre malheur !

Si au moins tout cela servait à autre chose qu’engraisser sur nos deniers des lobbies et ceux qui leur ouvrent grand les portes. Notre vie est impactée pour des productions nulles ou négatives, bien inférieures à ce qu’on pourrait économiser sans se priver, sous prétexte de consommations qui ne sont pas les nôtres et de promesses d’emplois qu’on ne voit jamais. Ce mensonge fait mal.

Nous sommes sacrifiés sur l’autel d’une idéologie capitaliste qui veut vendre les engins nécessaires à son accomplissement. Jamais nous n’avons vu autant de machines, entendu autant de moteurs dans nos campagnes, nos forêts, planer sur nos têtes… La « croissance verte » tue l’idée de décroissance, autant que nos territoires, pour justifier ses objectifs.

Il est également déstructurant de vivre en permanence dans la plus grande incertitude, avec une épée de Damoclès sur la tête. Des dizaines de projets, partout. L’imagination capitalo-verdissante n’a pas de limites ! La « transition énergétique » est une aubaine pour l’industrie. Le cœur des villages est défiguré à coup de volets roulants, pompes à chaleur et VMC bruyantes, toitures photovoltaïques et bardages extérieurs. Des centaines d’éoliennes de 150 à 200 m en projet dans un rayon de 15 km autour du moindre village, des retours de promenades en pleurs, une forêt, une prairie en moins, 8 aérogénérateurs de 180 m de plus à l’horizon… On ne peut ni rester, ni partir, aucun lieu n’est certain, pas même en zone Natura 2000 où les mâts de mesures et les méthaniseurs poussent aussi vite que les forêts et prairies tombent !

Aucun lieu ? Si, le futur Parc National, de l’autre côté du département. Quelques éoliennes ont réussi à s’implanter en limite, malgré tous les refus, 150 m de haut, on les bardera de bois, pour rappeler les troncs ! Le Parc, la presse ne parle plus que de cela ! Mais de notre côté, c’est plus beau encore, plus diversifié, plus vallonné… L’état achète des indulgences pour mieux détruire ! Et d’ailleurs… si tous les trucs mortels que vous nous imposez étaient vraiment si verts, ils auraient plutôt leur place dans votre beau Parc National, non ?

La diagonale du vide ne l’est pas assez, les régions peu peuplées le sont trop, faisons fuir, à coup d’infrasons, privons de sommeil, de santé, dégradons le cadre de vie. Il sera plus facile encore d’agir ! Certaines régions bien peuplées ne bénéficient pas non plus d’une estime suffisante pour qu’on les épargne. On assiste à un parfait génocide et écocide, discret, se cachant sous de pseudo « bonnes intentions », ou pire, sous une injonction de « sauver la planète ». Mais on s’est trompé de ministère, la production d’énergie pour le confort humain, ce n’est jamais de l’écologie, c’est de l’industrie !

Comme chaque fois que le vent vient du Nord-Ouest, ma maison vrombit plus que les autres jours. Mon corps ne sait où aller, je pleure. Dans quelques mois, le vent d’Est sera lui aussi un poison. Arrêtez la torture ! Laissez nous vivre ! VIVRE !

PS : À l’attention de tous ceux qui se permettent de vouloir nous imposer des éoliennes industrielles, sans jamais y avoir goûté autrement qu’en photo ou à l’occasion de rapides visites : on ne devrait pas avoir le droit de parler de ce sujet sans avoir passé au moins une semaine enfermé dans une maison située à 500 mètres sous le vent d’un champ d’aérogénérateurs géants. Sans s’être senti minuscule à leur pied. Après un seul après-midi d’expérience, j’ai vomi en rentrant et j’ai mis deux jours à m’en remettre. L’inquisition n’a pas inventé de meilleur instrument de torture. Aucun discours de votre part ne peut être recevable tant que vous n’avez pas tenté l’expérience !

Blandine Vue

Blandine Vue est docteur ès lettres, diplômée en sciences du langage, lauréate de la Fondation Nicolas Hulot pour ses activités pédagogiques de terrain, elle a publié plusieurs ouvrages, dont Histoire des Paysages, ed.Errance / Actes-Sud, et un roman, La Colonie, éditions L’Harmattan.

Texte paru dans une version courte sur https://reporterre.net/Pour-sauver-la-planete-l-industrie-tue-les-campagnes

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